« Mais comment fait-il ? » Assis au bout du banc de touche, le capitaine de l’équipe de France universitaire Olivier Candelon semble interloqué. Admiratif, il interpelle ses coéquipiers. Sous leurs yeux, Edouard Duplan, numéro 10 dans le dos, multiplie les fulgurances. Allonge la foulée. S’arrête en pleine vitesse. Pivote le long de la ligne de touche, ballon chevillé au pied droit. Elimine l’adversaire et enfin, passe le ballon, telle une offrande. Incontestablement, le joueur est doué. Rare même. Son style, ses déplacements, ses déhanchements, ses dribbles, cette façon de tourner des chevilles telles des élastiques, tout en lui paraît rappeler le grand, le maître, initiales ZZ. A tel point qu’on s’interroge. Hasard ? Mimétisme inconscient? « Rien de tout cela, coupe-t-il. C’est vrai, on m’a déjà dit plusieurs fois que je lui ressemblais. Mais j’ai beaucoup trop de respect pour Zidane pour m’y comparer. Je ne fais rien pour le copier. Je n’y pense même pas tant il est unique et inaccessible. Peut-être que dans certaines attitudes, certains tics comportementaux, il y a des similitudes, mais c’est tout… » Chapitre clos. Le joueur est modeste, encore plus quand on évoque l’idole. Pour sa quatrième sélection avec France U, face à la réserve professionnelle de Troyes, il a de nouveau laissé entrevoir l’étendue se son talent. « Au dessus du lot » diront quelques observateurs avertis.
Sans doute ce qu’a pensé aussi cet agent venu le superviser, le 8 janvier dernier, lors du 32ème de finale de la Coupe de France, opposant Viry-Châtillon à Lyon. Ce jour-là, le modeste club de CFA reçoit l’ogre lyonnais, triple champion de France en titre, et sa constellation d’internationaux. Interrogé par le quotidien L’Equipe à la veille du match, le jeune milieu offensif essonnien Edouard Duplan déclare son impatience de se mesurer aux stars lyonnaises « Les trois premiers jours après le tirage, j’ai eu du mal à dormir, mais maintenant, c’est bizarre, je me suis habitué à cette idée qu’on allait jouer contre Lyon…C’est exactement ce que je voulais. Une grosse équipe pour savoir si les joueurs qu’on voit à la télé sont humains, si on peut rivaliser avec eux de temps en temps. » Malgré une défaite 2-0, Edouard aura sa réponse. « Ce match face à Lyon s’est plutôt bien passé pour moi. Cela reste un bon souvenir. Jouer face à des joueurs de ce niveau te fait forcément progresser. Surtout, tu te rends comptes que ce ne sont pas extra-terrestres. J’ai vu par exemple Juninho s’énerver en ratant des transversales. »
Ce soir là, Edouard tape dans l’oeil de l’agent, qui ne manque pas de le faire savoir autour de lui. « Tout est ensuite allé très vite. Quelques jours après le match face à Lyon, Clermont Foot m’a contacté, j’ai dit oui tout de suite ». Trois semaines, plus tard, le 31 janvier exactement, le milieu castelvirois signe son premier contrat professionnel, en faveur du club de Ligue 2 auvergnat. Pour beaucoup de joueurs, un aboutissement. Pas pour Edouard. « Ce fût plus une surprise qu’un réel aboutissement. Je l’ai toujours eu en tête comme un rêve d’enfant mais cela n’a jamais été plus précis. Je m’étais promis de tenter l’expérience si l’occasion se présentait. Après, je n’avais pas l’impression que ma vie tournait autour de ce contrat pro. Je n’ai jamais fait de centre de formation par exemple. J’avais d’autres centres d’intérêts notamment les études »
Car derrière le joueur, se cache le philosophe en herbe. Etudiant en licence de philo à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne, Edouard valide à peine ses examens du premier semestre lorsqu’il opte pour Clermont. Aujourd’hui, son nouveau statut de footballeur professionnel l’oblige à s’adapter. Forcément. « C’est plus difficile à gérer que je ne le pensais. J’espérais avoir un peu plus de temps pour moi mais le foot pro demande beaucoup d’investissements. Trouver la motivation de travailler tout seul, ce n’est pas toujours évident. Mes amis me disent ce qu’il faut que je bosse. En philo, cela s’articule pas mal autour de livres à lire et ça, je peux le faire sans assister au cours. Il y a des connaissances qui vont certainement me manquer mais je peux pallier à ce manque en travaillant seul. J’espère valider mon second semestre en juin». En attendant, Duplan le novice découvre les réalités du football professionnel. Il savoure, observe, s’étonne « Ce qui me frappe en premier, c’est la rigueur. C’est un mot qui veut dire peu de choses quand on joue en amateur. On le mets à toutes le sauces alors qu’en pro il prend toute sa signification. Tout est décuplé. Tout va très vite, il y a beaucoup de sérieux, notamment au niveau tactique. La vitesse de jeu et la rigueur tactique : c’est cela qui fait la différence. » Ses objectifs sont clairs « Jouer en L2, enchaîner les matchs, avoir du temps de jeu et à partir de là voir comment je mes situe dans cette division. J’ai joué au début et j’y ai forcément pris goût. Je n’ai qu’une envie, c’est de recommencer » Ironie du destin, son premier grand rendez-vous clermontois, Edouard le vit contre…Lyon en 8èmes de finale de la Coupe de France. Titularisé d’entrée, il retrouve les stars lyonnaises et cette fois, l’exploit est au bout. Les auvergnats l’emportent aux penalties. Un immense souvenir pour Edouard, malgré sa sortie rapide sur blessure. « Je ne dirais pas que c’est ma première grande émotion parce que j’ai l’impression d’avoir connu d’autres choses. Mais bon, c’était un moment fort…Par contre, j’ai été un peu déçu par la suite, la soirée, la fête. J’imaginais un plus gros truc. Hélas, c’est retombé assez vite comme si on avait simplement fait le travail . Dans le foot pro, les sentiments sont atténués. Il y a moins de places pour l’émotion ». A Clermont, au contact de joueurs chevronnés comme Bruno Rodriguez (ex Metz, PSG) ou Frédéric Brando (ex Le Havre, Marseille) le jeune homme apprend le métier. Parfois ses coéquipiers de la génération Playstation, s’étonnent de le voir un livre à la main, se poser des questions existentielles. « Je mentirais en disant que l’on ne me prend pas parfois pour quelqu’un de « bizarre ». Je me fais chambrer régulièrement, je n’y coupe pas. Mais c’est de bonne guerre. Ici, ils ont une réflexion marrante : ils disent qu’ on est plusieurs dans ma tête …» Habitué à ces taquineries de potaches, Edouard poursuit son chemin. Et pense déjà à l’après-foot. « C’est une question qui me travaille très souvent. En football, les choses peuvent s’arrêter très vite. Je n’ai pas fait des études de philo pour rien. Elles m’ont enrichi mais je veux aussi qu’elles me servent professionnellement. J’y pense beaucoup en ce moment. Je me sers de l’expérience de ceux qui ont connu ça, notamment ma soeur qui a fait les mêmes études avant moi et qui maintenant est attachée de presse ». Dès l’année prochaine, il aimerait poursuivre une formation et pourquoi pas, effectuer un premier pas dans le monde du travail. « Je sais que c’est difficile à concilier avec le foot mais j’ai besoin de cela pour trouver mon équilibre ». « Mens sana in corpore sano » (1) disait le poète latin Juvenal. Une maxime qu’Edouard Duplan semble avoir fait sienne.
(1) Un esprit sain dans un corps sain