Bobet. Ce nom brille en lettres d’or dans la légende du sport français. Dans une France d’après-guerre en pleine reconstruction, Louison Bobet fût bien plus qu’un champion cycliste : une idole, un héros tellement humain qu’il symbolisa, presque à lui seul, le renouveau de la Nation. Premier coureur à remporter trois Tour de France consécutifs (1) , Louison traversa les années cinquante, avec pour compagnon de vie et de pelotons, son « faux jumeau », son double , son frère, Jean. Témoin privilégié des exploits de son aîné, Jean était considéré comme un intellectuel par le monde du vélo, avec ses lunettes et son goût pour les lettres. Son ami Antoine Blondin (2) le surnomma génialement « l’homme au masque de frère ». Il fût en réalité bien plus que cela : étudiant, coureur professionnel, journaliste, chef d’entreprise et écrivain, sa vie s’égrène comme un roman. Celui qu’il vient de publier, « Demain, on roule… », nous parle justement de lui, de Louison, de leur relation. Il y livre son plus beau souvenir sportif : un titre de champion du monde universitaire, acquis en 1949, à Budapest. Ca valait bien une rencontre.
On s’apprête à prendre congé. Déjà une heure d’entretien, jalonnée de questions, de récits, de digressions et de souvenirs. Une heure qui a paru une minute, tant le bonhomme est riche et passionnant. Poignée de mains, remerciements et puis, sur le pas de la porte, cette confidence « Vous savez, on me demande toujours si ma victoire dans Paris-Nice est mon meilleur souvenir cycliste. Ca étonne les gens mais je réponds non : le plus beau, c’est mon titre de champion du monde universitaire, en 1949, à Budapest »
1949. La France panse encore ses plaies, le monde se réveille à peine du grand cauchemar. Cette année là, Coppi triomphe dans le Tour de France et Cerdan trouve la mort dans un tragique accident d’avion. « J’avais 19 ans » sourit Jean Bobet. En cette année 1949, le cadet des Bobet découvre la liberté dans la vie, comme sur le vélo. « Je venais d’obtenir mon bac. Jusque là, mon existence de sportif scolaire avait été horrible. J’étais alors dans un excellent lycée où le sport n’était pas admis.J’y avais conquis deux titres de champion d’académie mais le proviseur m’avait ensuite interdit de participer aux championnats de France. Quand je suis rentré en fac, à Rennes, ce fût une libération absolue. J’ai enfin pu me diriger comme je le voulais» Jean habite alors chez son frère Louison, jeune marié, avec lequel la France du Tour a fait connaissance, l’été précédent, par la grâce d’une quatrième place pleine de promesses. « C’est à cette période que j’ai commencé à devenir le frère de mon frère. Avec Louison, nous avions cinq ans d’écart. Au départ, nous étions en décalage, mais à partir de ce moment là, nous nous sommes beaucoup rapprochés. » Ils deviendront inséparables. Etudiant en fac d’anglais, Jean se destine alors au professorat. Ce qui ne l’empêche pas d’assouvir son goût pour la petite reine. Il commence même à se faire un nom - ou plutôt un prénom-, dans les courses régionales. « Grâce à cette liberté que m’offrait la fac, j’ai pu commencer à m’entraîner au mois de novembre, comme le font les professionnels. Je prenais de l’avance. Mon objectif était de faire un excellent début de saison car je m’étais imposé comme règle sacro-sainte de ne plus faire de compétition trois semaines avant les examens, pour deux raisons : la fatigue et la crainte de la chute.A l’époque, cela avait interpellé quelques chercheurs et les Cahiers pédagogiques du second degré m’avaient même suivi un moment». En 1949, Jean, champion d’académie en titre, participe donc pour la première fois aux Championnats de France universitaires qui se déroulent à Saint-Cyr. Il y prend la deuxième place, battu par une coalition de pucistes emmenée par un certain Grandjean. « Les universitaires parisiens m’avaient mené la vie dure et je n’avais pas très bien couru. Qu’importe, cette deuxième place m’ouvrait les portes d’une sélection en équipe de France pour les 10èmes Jeux Mondiaux Universitaires, à Budapest ». Jean Bobet ne le sait pas encore mais cet événement va marquer sa vie. A jamais. « A cette époque, les sports scolaires et universitaires étaient communément régis par l’OSSU (3). Pour le cyclisme, celle-ci avait sacrément bien fait les choses en se faisant « prêter » durant trois semaines le Directeur technique national, Daniel Clément. Nous avons donc été réunis à la Cité universitaire internationale à Paris. Et de là, nous sommes partis pour un stage de préparation, à Besançon. On a effectué le trajet à vélo, en trois étapes. On était une petite dizaine, c’était marrant. On aurait dit le collège en vacances !» En terre jurassienne, le jeune peloton tricolore s’attelle à la tâche. Sur les petits cols pentus de la région, proches du parcours annoncé en Hongrie, Bobet révèle un état de forme qui n’échappe pas à l’œil du sélectionneur. Quand sonne l’heure du départ, il est à son top. « Je me souviens bien du voyage en train, avec toute la délégation française. Nous étions une centaine. Il y avait là les athlètes, les basketteurs, les footballeurs, les escrimeurs…Ce n’était pas l’Odyssée, mais tout de même une sacrée aventure. Nous avons pris un train spécial composé de six wagons, dont un pour les filles, à la gare d’Austerlitz. L’intendance était à la hauteur : le premier wagon transportait trois immenses glacières –il faisait une chaleur torride-, une vingtaine de caisse de fruits, des hectolitres de Vittelloise, quatre bonbonnes de vin et des centaines de paniers repas. Nous sommes arrivés en gare de Budapest après quarante-sept heures de voyage. C’était pittoresque » D’autant que tout avait commencé par un drame. La sauteur en hauteur, Thiam Papa Gallo, star de notre délégation tricolore, annoncé comme le premier français à deux mètres, avait oublié ses papiers à Paris ! « Nous étions alors en plein Rideau de fer et pour lui permettre d’arriver à bon port, on a du le cacher dans un filet à bagages pendant un contrôle en rase campagne, en pleine nuit! » Lorsque tout ce joli monde débarque enfin dans la capitale hongroise, le jeune Bobet découvre « avec stupéfaction » l’organisation du sport universitaire. « Franchement, pour ces Jeux Mondiaux, ils avaient mis les grands moyens. Tout était cadré. Pendant le trajet, nous avions été accueilli à la frontière pour recevoir l’aubade d’une fanfare militaire et l’ovation de la population. Une fois sur place, nous étions logés sur l’île Sainte-Marguerite, dans un superbe hôtel. On sentait pourtant que les circonstances étaient bizarres. Par exemple, on ne sortait jamais à l’entraînement sans être escorté par des militaires à la mine sinistre. A l’hôtel, on se sentait souvent « parqués ». Ce n’est qu’après, que j’ai réalisé les vraies raisons de tout cela…».
En attendant place au sportif. Première surprise : le parcours de la course sur route ne correspond pas à celui annoncé en France. « Cela n’avait rien à voir avec le Jura. En huit tours de circuit, on devait monter l’équivalent du Tourmalet. Une hérésie totale pour de jeunes étudiants, d’autant qu’on avait pas les braquets appropriés. Il a fallu se démener pour trouver une roue libre à chacun». Seconde surprise, deux jours avant la course sur route, suite à la méforme de l’un de ses équipiers, Jean est réquisitionné, pour défendre les chances françaises dans l’épreuve de poursuite. Le résultat s’étale à la une de L’Equipe du 19 août 1949 : « Bobet et Garbey, après des émotions, battent les Hongroisen finale». Pour cinq centièmes de secondes, le breton, natif de Saint-Méen-le-Grand (Ille et Vilaine) s’offre une première médaille d’or inattendue. Du meilleur augure pour l’épreuve sur route du 18 août. De cette journée mémorable, Jean Bobet n’a rien oublié. Il se remémore chaque détail : son échappée solitaire, un peu folle, à 30 kilomètres de l’arrivée ; ses poursuivants dont il ne sait rien ; la camionnette chargé d’officiels devant lui ; le pignon gris de la maison du virage à gauche. Et puis, ce raidillon, ce mur à 12% ; ses crampes, son copain Tabard posté au dernier kilomètre qui lui crie « T’as gagné Jean, t’as gagné » . Enfin l’arrivée au sommet de la côte du Mont-de-le-Liberté, la bien nommée ; le drapeau, la ligne ; Daniel Clément qui exulte « T’es champion du monde mon bonhomme. T’es champion du monde ». Autant de souvenirs qui fusent, précis, comme si c’était hier. « C’est vrai, je me rappelle de tout. » nous confie-t-il. De tout sauf d’une chose. Celle-là, il ne l’apprendra que cinquante ans plus tard. « Je m’étais promis de revenir un jour sur le circuit de ce championnat du monde. Cinquante ans après mon titre j’ai tenu ma promesse. Le 18 août 1999, jour anniversaire de ma victoire, nous nous sommes rendu à Budapest avec ma femme. Là, alors que nous marchions avec l’interprète qui nous servait de guide, je lui ai parlé du 18 août 1949 et de la course cycliste. Elle a eu l’air interloqué, presque choqué. Et pour cause : pour elle, cette date n’était pas celle d’un improbable championnat cycliste mais celle de la proclamation de la République populaire de Hongrie ». Ce jour-là le pays adoptait une nouvelle constitution soviétique qui allait marquer, pour le peuple hongrois, le début d’un long cauchemar, ponctuée par la Révolution de 1956 et les chars russes envahissant Budapest. « Je n’avais jamais su que ce jour correspondait à l’avènement du communisme en Hongrie. En revanche, je me souviens qu’au sein de la délégation française nous avions vite compris que l’accueil à la frontière ne nous était pas réservé. En fait, au même moment se tenait à Budapest le Festival européen des jeunesses communistes. Notre train, avait été mêlé à un convoi, officiel celui-là, de délégations étrangères invitées à ce rassemblement. Avec le recul, on peut dire que la France s’était laissée « trompée » par l’invitation. (5)». Qu’importe, à vingt ans tout est si beau. Pour le jeune Bobet débarquant de sa province, ces Jeux constituent alors une expérience formidable « tant cycliste qu’humaine ». A son retour en France, à la gare de Rennes, il est attendu par une délégation de son club et du journal Ouest-France. Photos, fleurs, embrassades, interviews. Son frère, alors aux portes de la gloire, décide de faire coudre sur les manches de son maillot officiel – blanc, frappé d’un coq violet, couleur de l’Université- le galon arc-en-ciel, marque des champions du monde. La vie s’ouvre à lui. Elle le conduira sur de nombreux chemins (cf encadré), dont, à 75 ans, il parle encore si bien.
(1) En 1953, 1954 et 1955
(2) Ecrivain, auteur de plusieurs romans dont « Un singe en hiver », Antoine Blondin fût aussi un brillant chroniqueur pour le journal L’Equipe, notamment sur le Tour de France
(3) Organisation du Sport Scolaire et Universitaire. Créée en 1948, elle est remplacée par l’ASSU en 1962. Puis en 1975, les sports scolaires et universitaires se scindent avec les créations de l’UNSS et de la FNSU (actuelle FF SPORT U).
(4) A cette époque, la Guerre froide commence à diviser le sport universitaire. En marge de ces Xèmes Jeux Mondiaux Universitaires organisés par l’Union internationale des étudiants (UIE), la Fédération Internationale du Sport Universitaire (FISU), fondée l’année précédente au Luxembourg, organise la même année à Merano (Italie) la « Semaine du sport universitaire » réservée à ces mêmes pays de l’Ouest. La France tente à nouveau de relancer le concept original en 1957 en organisant les Championnats mondiaux du sport universitaire. Elle gagne son pari avec la participation d’étudiants des deux blocs de l’Est et de l’Ouest. Cette rencontre a ravivé la volonté d’organiser de véritables jeux mondiaux regroupant des étudiants de partout au monde. Ce n’est qu’en 1959 que l’U.I.É . et la FISU s’entendent pour convier leurs membres à des Jeux organisés par la fédération italienne, la CUSI, et tenus à Turin. Ces Jeux agissent comme catalyseur de toutes les initiatives précédentes et donnent naissance aux Universiades. Un drapeau arborant un « U » couronné d’étoiles et un hymne, le Gaudeamus Igitur, sont acceptés comme symbole de ces compétitions sportives internationales qui vont dans les années à venir convier des milliers d’étudiantes et d’étudiants universitaires venus des quatre coins de la planète.
Les cinq vies de Jean Bobet
A quoi juge-ton la richesse d’un homme, sinon parfois, à celle de son parcours ? De ce côté-là, Jean Bobet fût servi par le destin. L’étudiant, auréolé de son titre aux Jeux Mondiaux Universitaires de Budapest en 1949, n’assouvit finalement jamais son désir de devenir professeur d’anglais. La faute à qui ? A Hemingway peut-être. En ne répondant pas à ses courriers, ce cher Ernest finit par dissuader le jeune homme d’achever le diplôme qu’il préparait sur l’auteur du Vieil Homme et la Mer. C’est ainsi qu’il quitta précipitamment son collège d’Aberdeen (Ecosse) où il effectuait son année de stage préparatoire, pour répondre à une autre lettre. Celle de Louison, son aîné, l’encourageait à le rejoindre sur la Côte d’Azur pour y embrasser la carrière de coureur cycliste professionnel. Durant huit ans, dans le peloton de son frère, il va bénéficier d’un « avantage comparable à celui qui pouvait échoir naguère à des jeunes gens de bonne famille de côtoyer les plus grands écrivains et les plus grands artistes dans le salon de leurs parents ». Il fréquente alors les meilleurs cyclistes de sa génération : Bartali, Coppi, Kubler, Koblet, Van Steenbergen ou bien encore Anquetil et Darrigade. Témoin privilégié des triomphes du grand Louison, il remporte lui-même un Paris-Nice et termine deux fois quinzième du Tour de France. Surtout, il entretient avec son aîné une relation fraternelle intense, liée à leur passion commune pour le vélo. Considéré comme un intellectuel des pelotons, Jean, influencé par de nombreuses rencontres, est vite rattrapé par son goût pour l’écriture. Roger Nimier lui fait publier son premier roman chez Gallimard, une « vélobiographie » de Louison, avant que Jacques Goddet ne l’embauche à l’Equipe, aux côtés d’Antoine Blondin. Journaliste, il devient chef du service de sports à RTL, collabore aux Cinq Colonnes à la Une de Pierre Desgraupes puis met un terme à sa carrière « après avoir vu sauter Beamon à Mexico ». Il répond alors une nouvelle fois à l’appel de son frère qui le presse de le rejoindre dans la grande affaire de sa vie : la thalassothérapie. Ensemble, ils feront prospérer les centres de « Thalassothérapie Louison Bobet » à Quiberon, Carnac ou Biarritz. C’est là, sur la Côte Basque, que Louison Bobet s’éteint 13 mars 1983, à 58 ans. Jean Bobet a aujourd’hui 75 ans. Il vit à Rennes, en compagnie de sa femme Madeleine, où il continue d’assouvir sa passion pour l’écriture*.
*Jean Bobet a publié une dizaine d’ouvrages. En 2003, il a obtenu le grand prix de la littérature sportive et le prix Nucera pour sa biographie d’Octave Lapize. Son dernier ouvrage, « Demain, on roule… » est paru en 2004, aux Editions La Table Ronde.