L'image
est belle. Assis sur le matelas de saut à la
perche du stade couvert de Liévin, l'oreille
accrochée à son téléphone
portable, Yann Domenech, tout de rouge vêtu,
savoure son bonheur. Il est 21h30. Quelques minutes
auparavant, le jeune étudiant de l'école
de kinésithérapie de Saint-Maurice (94),
pensionnaire de l'INSEP, a réalisé l'exploit
de ces championnats de France universitaire indoor :
8,10m à la longueur, à son sixième
et dernier essai. Record de France universitaire battu,
pulvérisé de 18 cm(1). Depuis, le temps
semble s'être suspendu. Lorsqu'on lui remémore
ce moment, il sourit « C'est vrai que
j'étais heureux. Alors j'ai appelé tout
le monde : mes parents, ma petite amie, mes entraîneurs,
mon président de club, pour leur faire partager
mon bonheur » . Heureux, Yann Domenech
l'est doublement. Sa performance du jour lui ouvre
en effet les portes des championnats du Monde en salle
de Budapest, du 5 au 7 mars. Une revanche sur le sort
pour lui qui, gêné la saison dernière
par une pubalgie tenace, n'avait pu se qualifier pour
les championnats du Monde de Saint-Denis. « Un
grand regret. C'était l'objectif de ma saison.
Pour un athlète, défendre ses couleurs
sur ses terres, c'est le rêve. C'est d'autant
plus dommage qu'au début de l'été dernier,
j'étais vraiment bien. Je pense que j'avais
les moyens de faire une grosse performance. »
Contraint de suivre les championnats
du Monde en simple spectateur, Yann ne reprend finalement
l'entraînement qu'à la mi-novembre. Avec
un objectif en tête : se qualifier pour
les championnats du Monde indoor. Une semaine avant
de se présenter au CFU de Liévin, il
retrouve ses sensations lors du meeting national de
Poitiers. Bilan : 7,93m au premier saut, 7,90m
au second, puis quatre fois mordu. « C'est
là que l'idée de faire un super truc à Liévin,
a commencé à germer dans ma tête.
Au pire, je visais le record de France universitaire,
au mieux les minimas pour Budapest . En
plus, je savais que le sautoir de Liévin était
réputé et que de nombreux records y avaient
déjà été battus ».
On sait ce qu'il advint. Au
terme d'un concours fabuleux, au cours duquel les trois
premiers(2) pulvériseront leur record personnel,
le sociétaire de l'AC Bourg-Pierrelate (Ardèche)
bat une première fois le record de France en
réalisant 8,01m au quatrième essai, avant
de s'envoler lors du sixième et dernier saut.
Le Lillois Kafétien Gomis, survolté lui
aussi et auteur d'un bond à 7,99m, n'y pourra
rien. Domenech gagne son pari des mondiaux. Une première
pour lui. « Jusqu'ici, j'avais participé à toutes
les compétitions internationales existantes
chez les jeunes, mais seulement à un championnat
d'Europe chez les seniors, à Munich en 2002.
Jamais aux championnat du monde. Pour Edmonton en 2001,
je réalise 8,24m (sa meilleure perf à ce
jour) aux « France » à Saint-Etienne
mais un vent trop favorable annule mon saut. Pour Saint-Denis,
j'étais blessé. Budapest sera donc mon
baptême du feu ».
Hélas ! En Hongrie,
le 7 mars dernier, Domenech, souffrant d'une mauvaise
angine ne peut s'aligner à son meilleur niveau.
8 ème de sa qualif, avec un saut à 7,79m,
il voit s'envoler ses rêves de finale. Une performance à l'image
du triste bilan de l'équipe de France (une
seule médaille, en bronze, pour Linda Ferga
sur 60m haies) mais qui pour l'ancien champion d'Europe
espoir en 2001, ne constitue qu'une étape vers
son objectif absolu : les Jeux Olympiques d'Athènes,
du 13 au 29 août 2004. « Les
minimas pour Athènes sont à 8,20m. En étant à 8,10
en plein mois d'hiver, il me manque dix centimètres
pour six mois de préparation. Ce n'est pas automatique
mais je me dis que ça devrait passer » Ses
chances de qualification, il les situe « entre
70 et 80%. Après, tout est possible. Quand on
sait qu'à Saint-Denis, la médaille de
bronze est à 8,21m et aux Jeux de Sydney à 8,31. Actuellement,
le niveau est très homogène, personne
ne domine réellement la discipline ».
En vue de cette échéance majeure, il
s'entraîne dur, à l'INSEP, au sein du
groupe de Fernand Urtebise, son coach depuis 4 ans.
Il y côtoie quotidiennement Stéphane Diagana
(400m haies) ou encore Florent Lacasse (800m). « L'ambiance
est bonne, on se tire vers le haut. Pour ma part, je
bosse essentiellement sur la course . C'est le
domaine où j'ai le plus à gagner. Je
me prépare quasiment comme un coureur de 100
mètres. »
En parallèle, Yann
ne perd jamais de vue son autre objectif : ses études
de kiné à l'EEKSM, située à 10
minutes de l'INSEP. Chaque matin, il saute sur son
scooter pour traverser le Bois de Vincennes et se rendre
en cours. Une situation qu'il essaie de gérer
le mieux possible « Grâce aux
horaires aménagés, j'effectue chaque
année en deux ans. Là, je suis en deuxième
partie de deuxième année. Actuellement,
je me rends en stage le matin, à l'hôpital
de la Pitié-Salpêtrière, dans le
service du professeur Saillant. Ensuite, j'ai cours
l'après-midi et je m'entraîne le soir . Tout
cela est parfois difficile à combiner, surtout
par rapport aux entraînements ».
Double champion de France
indoor (fédéral et universitaire) en
2004, Yann Domenech se sent prêt à relever
de nouveaux défis. A tout juste 25 ans (depuis
le 17 mars), il a désormais le regard tourné vers
l'Olympe.
(1) Le précédent
record de France universitaire datait de 1992 (Lestage,
IUP Bordeaux, 7,91m)
(2)Laurent Pernic (U.
Paul Sabatier Toulouse), 3 ème a réalisé 7,80m |