Colombes, mercredi 17 décembre.
Les salons d’honneur du légendaire stade
Yves du Manoir naguère hôte des Jeux
olympiques et des plus grandes rencontres internationales,
sont en ébullition. Le monde de la boxe est
réuni pour honorer ses champions lors de la
traditionnelle cérémonie des «
Gants d’or ». Les « Gants d’or
» sont au noble art ce que les « Césars
» sont au septième : la récompense
suprême. Sur la scène, face aux caméras,
aux flashes qui crépitent, un petit homme s’avance
: il ne peut retenir ses larmes. Mahyar Monshipour,
héros la veille, après avoir conservé
son titre de champion du monde WBA des super-coqs
face au vénézuelien Tagliaferro (abandon
à l’appel de la huitième reprise),
l’est à nouveau ce soir : le «
Gant d’or 2003 », c’est lui. Etrange
destinée que celle de ce français d’adoption,
contraint de quitter l’Iran, son pays d’origine,
à l’âge de…. et débarquant
en France sans parler un mot de notre langue. Quinze
ans plus tard, un doux soir de juillet 2003, au Futuroscope
de Poitiers, il entonnera une vibrante Marseillaise,
symbole de sa récente naturalisation et de
son premier sacre mondial.
Dans la salle, un jeune boxeur, admiratif, ne perd
pas une miette du spectacle. Tout à l’heure,
avant le début de la cérémonie,
il a échangé quelques mots et pris la
pose avec la star de la soirée, une connaissance,
un modèle aussi. Il a ensuite croisé
Salim Medjkoune (Gant d’argent), conversé
avec Jean-Marc Mormeck (champion du monde WBA des
mi-lourds, Gant de bronze). Puis l’honneur lui
est revenu d’être le premier lauréat
de la soirée. «
J’appelle sur
scène Jean-Marc Ismaël, champion de France
universitaire et premier Gant d’or universitaire
de l’histoire» a annoncé le
speaker de Canal +. Là, Jean-Claude Bouttier
en personne, parrain de la soirée de retour
sur les lieux de son combat de légende face
à Carlos Monzon*, lui a remis son trophée.
«
C’est la première fois que
cette récompense est attribuée. Faire
des études et boxer n’est pas chose courante
dans notre milieu. C’est tout à l’honneur
de Jean-Marc de réussir à mener de front
ces deux activités. Souhaitons lui plein de
réussite dans les deux». Mitraillé
par les photographes mais nullement impressionné,
notre jeune (23 ans) lauréat, s’est fendu
de quelques mots. «
Concilier les deux,
c’est possible. Je souhaite à beaucoup
de boxeurs de pouvoir le faire ».
Car pour Jean-Marc Ismaël, mener cette double
vie est un véritable sacerdoce. Arrivé
de Guadeloupe en 1999, pour y effectuer un DUT en
GEA à l’Université Paul-Sabatier
de Toulouse, il est aujourd’hui en licence Economie
et Gestion à l’Université Toulouse
I. Parallèlement, il s’entraîne
tous les jours, sous la houlette de Jérôme
Rey, « son mentor, son père »,
membre de la Commission mixte régionale de
boxe du CR Sport U de Toulouse. Et notre champion
affiche sa différence. «
Dans le milieu
de la boxe, les gens ont parfois du mal à admettre
que l’on puisse faire des études. Parfois
ça les choque. Trop souvent, on sacrifie les
études pour la boxe, rarement l’inverse.
Moi, on m’a proposé de passer pro, j’ai
refusé pour poursuivre mon cursus ».
Alors, au prix d’un emploi du temps parfois
bien chargé, il vit sa passion à fond.
«
Heureusement, la structure universitaire
de Paul-Sabatier m’a beaucoup aidé quand
je suis arrivé en France. J’ai pu bénéficier
d’aménagements horaires et de cours de
rattrapage dans le cadre du programme de l’Université
réservé aux sportifs de haut-niveau».
Après avoir obtenu son DUT en quatre ans, Jean-Marc
bénéficie, à Toulouse I, d’un
cursus aménagé, lui permettant de passer
sa licence en deux ans. Pour cela, on lui a attribué
un tuteur, en charge du suivi sportif et une marraine
responsable du suivi universitaire. De quoi envisager
l’avenir sereinement. «
Je ne sais
pas quel sera mon avenir professionnel, mais j’aimerais
rester dans le milieu de la boxe, faire bouger les
choses, oeuvrer pour les jeunes, créer une
structure leur permettant de poursuivre leurs études,
d’anticiper leur futur. Une blessure est si
vite arrivée ». Mais avant cela,
Jean-Marc Ismaël caresse un autre rêve.
Celui de passer pro. En France ou aux Etats-Unis.
Et il est bien parti.
Licencié au Boxing Club Toulousain depuis 1999,
le guadeloupéen est devenu international amateur
lors des Jeux de la Francophonie en 2000 (défaite
en huitième de finale contre le futur vainqueur)
et a participé à deux rencontres internationales
face à Cuba et la Biélorussie. Le 24
janvier dernier, il s’est seulement incliné
en finale du championnat de France fédéral
(-75kg). En universitaire, son palmarès est
auréolé de deux titres de champion de
France : en 2000 à Amiens, et l’année
dernière à Marseille. De la boxe universitaire,
il fait volontiers l’éloge. «
C’est
une boxe plus réfléchie dans le prolongement
de la boxe éducative. Il y a plus de recherche,
le contrôle est primordial. Ce qui est fort
en universitaire c’est que tu peux t’exprimer
en contrôlant à deux : c’est une
forme de partage inouï. Et de respect de l’intégrité
de l’autre. On est en plein dans la notion de
« noble art » . Le fait que la boxe U
soit mixte n’est pas un hasard ».
Il parle aussi de transfert. «
Pour un étudiant,
boxer permet d’acquérir du self-control
. C’est quelque chose qui te sert ensuite dans
tes études, pendant tes examens. Ca t’apporte
de la confiance. Quand tu te retrouves face à
une feuille blanche ou à un jury, tu n’as
pas de pression car cela ne peut pas être pire
que sur un ring. Il n’y a pas d’imprévu
ni d’adversaire, tu es le seul maître
de ton destin ».
La cérémonie des « Gants d’or
» touche à sa fin. Tous les lauréats
d’un soir sont réunis pour la traditionnelle
photo de famille. Près de Mahyar Monshipour,
Jean-Marc Ismaël sourit. «
Mahyar,
c’est un peu mon modèle. J’ai déjà
eu l’occasion de m’entraîner avec
lui puisqu’il est licencié au club de
Blagnac, dans la banlieue toulousaine. C’est
même lui qui m’a formé pour être
arbitre et instructeur fédéral. Il m’a
toujours dit de boxer pour mon plaisir, sans oublier
que l’important est ailleurs ».
Dix ans avant d’être sacré champion
du monde WBA, Monshipour, titulaire d’une licence
STAPS, devenait champion de France universitaire,
à Caen. Pour Jean-Marc Ismaël, le plus
beau reste sans doute à venir…
(*)Le 17 juin 1972, lors du Championnat du
Monde disputé au stade Yves du Manoir de
Colombes, Jean-Claude Bouttier s’inclinait
aux points face à l’argentin.